La soupe à la grimace...

Publié le par La petite infirmière

La soupe à la grimace...

Je m'arrête ce matin-là devant une grande maison bourgeoise. Le jardin est bien entretenu, une jolie allée de gravier, un gazon où pourraient se dérouler de mémorables parties de golf, de jolies plantations où aucune mauvaise herbe ne dépasse. Je m'avance jusqu'à la porte d'entrée et vérifie le nom. C'est bien là. Je me rends dans cette maison pour la première fois. Je respire un bon coup et appuie sur la sonnette. Une dame d'une soixantaine d'années vient m'ouvrir. L'accueil est plutôt froid, un bonjour du bout des lèvres. Je me présente rapidement pendant qu'elle me fait entrer dans le salon. Je me sens comme un éléphant dans un magasin de porcelaine. Chaque chose est à sa place, rien ne dépasse. Une sorte de maison témoin où l'on pourrait s'installer par terre et faire un bon pique-nique. Le mari m'attend, c'est lui le patient. Un grand gaillard au regard sévère. Immédiatement, je sens une certaine distance. Lorsque la conversation s'installe, une autorité naturelle se dégage de cet homme. Et surtout, une forte, très forte personnalité. Le ton est sec, presque cassant. J'ai l'impression d'avoir huit ans et de me faire houspiller par ma maîtresse d'école. Me trouver face à cet homme imposant me met face à une réalité : j'ai, à cet instant, l'impression d'avoir le charisme d'une moule et la poigne d'une plante verte. En un mot, je suis impressionnée, déroutée, décontenancée. Alors, lorsqu'il me lance, plein de dédain un : "bon, vous la trouvez ou pas cette veine, on va pas passer la matinée dessus !", une vieille envie de me faire pipi dessus survient. Je suis rouge comme une tomate et verte de colère. Je ne réponds pas, cela ne sert à rien. Je reste concentrée. La prise de sang se déroule sans encombre. En cinq minutes, le tour est joué. Pendant toute la durée du soin, il n'ouvre pas la bouche et moi non plus d'ailleurs. Dans une ambiance plus que pesante, je remplis les papiers. Monsieur répond à mes questions comme s'il était au poste de police :
- "Pouvez-vous me donner votre date de naissance ? J'aurais besoin également de votre carte vitale et votre carte de mutuelle."
-"Je suis né le ...Vous avez besoin de savoir autre chose ! Chérie, emmène moi ma carte vitale !"
Je suis tentée de lui demander s'il est toujours comme cela, froid comme un glaçon. J'ai envie de sourire intérieurement car je me dis que finalement tout le monde a ses humeurs et que peut-être il ne s'est pas levé du bon pied (voire qu'il n'a pas fait son caca du matin) ou peut-être que non après tout, qu'il est toujours comme ça glacial comme une porte de prison. En partant, je me risque à un "bon, ça n'a pas été si terrible, je vous souhaite une bonne journée". "Oui, c'est ça, bonne journée aussi". La porte se referme. Décidément, chez certains, le sourire et l'amabilité ne sont pas gratuits. Je hausse les épaules et tourne les talons. Quelques instants plus tard, je sonne à une autre porte pour la première fois également, une dame d'une soixantaine d'années vient m'ouvrir, un grand sourire aux lèvres :" Venez, rentrez vite, il ne fait pas chaud ce matin..."
Oui, d'une porte à l'autre, l'accueil peut être diamétralement opposé, passant du froid de l'hiver à la chaleur de l'été. Souvent, cette froideur est la conséquence de problèmes qui viennent entacher le quotidien : souffrance, maladie, colère, lassitude. Mais quand même, rendre un sourire, dire une parole aimable ne demande pas beaucoup d'efforts et réchauffe la matinée pluvieuse d'une petite infirmière qui travaille.

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