Black Monday : Lettres posthumes

Publié le par La petite infirmière

Black Monday : Lettres posthumes

Ce texte a été écrit par trois infirmières libérales, auteures du "Manifeste des 600 000", suite à l'annonce du suicide d'un infirmier lors de sa garde à l'hôpital Pompidou, le 6 février 2017.

 

Myriam, de "la petite infirmière dans la prairie"

Une alerte sur mon portable, au beau milieu de ma tournée, au beau milieu d’une matinée comme les autres. Une alerte comme on en reçoit des tas. De l’information en spontané, déversée sur nos portables parce que le monde tourne tellement vite. Entre deux maisons, je regarde d’un œil distrait : un infirmier s’est suicidé. Cette information, au milieu des autres me saute au visage. Je la prends en pleine poire. Comme un uppercut… Sonnée, je lis l’article. Un mot me vient : « encore ». Encore et quoi ? Soupirer, s’indigner et continuer son chemin. Ou ne plus accepter. Parce qu’on ne met pas fin à ses jours sur son lieu de travail par hasard.

À l’hôpital, on répare le vivant. C’est le rôle des soignants. Ce sont eux, qui nous reçoivent aux urgences lorsque le petit dernier a fait une mauvaise chute. Ce sont eux qui sont là, à notre réveil lorsque l’on vient de se faire opérer. Ce sont eux qui nous tiennent la main et qui nous rassure lorsque l’angoisse prend le dessus sur le reste. Ce sont eux, qui, souvent, sont là dans nos derniers instants, quand leur regard croise le notre pour la dernière fois. Ce sont aussi les mêmes qui enchaînent les journées aux cadences infernales, qui se dépatouillent en faisant ce qu’ils peuvent avec les moyens du bord.

Ce sont aussi eux, qui souffrent même si souvent cette souffrance, ils la mettent en boule au fond de leur poche comme un vulgaire mouchoir en papier parce que c’est comme ça. Mais qui les écoutent lorsqu’ils n’ont plus de place dans leurs poches, lorsque la détresse prend le dessus sur tout le reste ? Qui prend en compte leur souffrance ? Ce sont nous, soignants, qui devons ne plus accepter, qui devons arrêter de soupirer en continuant notre chemin. Parce qu’un collègue qui se donne la mort, ce n’est plus acceptable…

Myriam, auteure du blog "Lapetiteinfirmière Danslaprairie",

http://www.lapetiteinfirmieredanslaprairie.com/

 

Corinne, de "La seringue atomique"

Je n'étais pas là cette nuit pour te tenir la main. Je n'étais pas là non plus, il y a quelques mois, pour tenter de retenir ces infirmiers qui ont dramatiquement mis fin à leurs jours. Je n'étais pas là, Nous n'étions pas là. Cette machine à broyer de l'humain qu'est devenu l'hôpital était absente elle-aussi. Notre ministre, nos politiques, les experts en la matière, tous ceux qui ne cessent de nous rabâcher les mêmes litanies à longueur d'année sur l'art et la manière de gérer les établissements de santé n'étaient pas présents eux non plus.

Cette nuit, tu étais seul à trimbaler ta souffrance si bien dissimulée sous ta blouse dans les couloirs déserts de cet hôpital. Tu étais seul et tout le monde n'y a vu que du feu. Comme d'habitude, personne ne pouvait supposer qu'un tel geste pouvait être concevable. Qui aurait pu imaginer l'impensable ? Cette nuit, les patients, remplis de leur propre douleur, tentaient de trouver un sommeil qui s'obstinait à se dérober sous leurs pieds. Tes collègues, quant à eux, étaient absorbés par leurs multiples tâches. Comment un tel drame a-t-il pu arriver ? Quelle quantité de désespoir faut-il pour se jeter dans le vide, se pendre ou ingérer une dose létale de médicaments ? Quelle est la capacité d'absorption de stress, d'angoisses ou d'anxiété d'un être humain avant d'arriver au point de non retour. Quelle est l'ultime goutte qui fait déborder le vase ?
Je suis navrée d'avoir à me répéter aujourd'hui . Je suis exaspérée de redire encore et encore, ô combien il faut prendre soin des soignants de ce pays. Je n'ai d'ailleurs plus les mots pour le dire. Les questions se bousculent, je n'ai pas de réponses mais ce que je sais, c'est que ça ne peut plus durer. Je sais qu'il faut absolument que les choses changent. Il est urgent que les infirmiers défendent leurs droits et la qualité de leur travail pour empêcher que ces drames ne deviennent des habitudes. Il faut écrire, raconter et témoigner pour que toutes ces morts ne soient pas inutiles, pour leurs familles, pour ne pas les oublier et pour qu'elles deviennent les leviers du changement.


Corinne, auteure du blog "La seringue Atomique",

http://laseringueatomik.canalblog.com/

 

Peggy, de "Les petites histoires de Melle Peggy"

Ce lundi, je ne travaille pas Un repos bien mérité après plusieurs jours de travail intense, durant lesquels j’ai écouté chacun de mes patients, j’ai pansé les plaies mais aussi les âmes des uns et des autres. Je me suis levée tôt, je me suis couchée tard chaque jour pour affronter la douleur de chacun. Durant des jours entiers, je n’ai fréquenté que des humains en souffrance, très souvent en silence et toujours seule. Toujours seule car il est difficile de parler de notre quotidien à ceux qui ne le connaissent pas car ils ne le comprennent pas toujours. Il faut donc affronter la maladie et tout ce qu’elle engendre, l’angoisse de la mort du patient mais aussi de sa famille, seul. Sans en parler. En silence. Quand le poids du malheur devient trop lourd, on s’évade, on sort, on a soif de rencontres de gens apparemment heureux et « sains », on se saoule de musiques, de couleurs, d’amour, de baisers d’enfants et de rires. Tout va mieux, on se reconnecte à la vie insouciante, celle qui ne pose pas le dilemme du lendemain , d’un futur incertain voir improbable …. Et puis, lorsque le repos prend fin, on remet alors son costume de lumière, vous savez celui de « super héros », sourire vissé au visage, douze à quinze heures durant, on doit être capable de tout supporter de tout entendre, il est interdit de juger, on doit forcément comprendre et accepter. En silence. Alors on repart au combat et on encaisse les coups. Pourtant parfois, certains n’ont pas la force de repartir. Certains n’ont plus la force de continuer.

Ce lundi 6 février, je ne travaille pas. La journée va être légère, mes enfants sont en vacances , j’ai décidé que je resterai au chaud à ne rien faire, juste laisser s’écouler le temps , doucement. Sans rendez-vous qui s’enchaînent de manière frénétique. Sans cette succession de minutes qui représente un déplacement chez un patient, un rendez-vous au cabinet qu’il faut décaler faute de ce temps qui passe trop vite, beaucoup trop vite.

Ce matin, je ne travaille pas. Le temps n’aura pas d’emprise sur moi. Le téléphone sonne, une amie infirmière du bout monde m’appelle et me dit : « Tu as lu les informations ? Un infirmier s’est suicidé cette nuit à Paris, à Pompidou dans son service ! Je suis bouleversée ! »

Ce lundi, je ne travaille pas. La journée sera consacrée à réfléchir et à écrire un texte rendant hommage à un homme qui comme moi, comme mes 600000 confrères et consœurs consacrent la majeure partie de leur temps à panser les plaies mais aussi les âmes des uns et des autres et qui n’a trouvé personne pour prendre soin de lui. Personne pour l’écouter, le soutenir, le soulager, ni panser ses plaies. Et personne pour parler de cet énième drame qui touche le monde soignant. Les médias vont certainement mettre cette affaire sur le compte de problèmes familiaux et ainsi la classer au rayon des faits divers. Par ces allégations, ils infligent une double peine aux familles, celle de la perte de l’être cher et celle de la culpabilité, dédouanant ainsi l’institution. Sixième suicide en neuf mois, après Toulouse, le Havre, Saint-Calais, près du Mans, et Reims.

Aujourd‘hui je ne travaille pas. J’ai décidé que je rendrais hommage à tous ces infirmiers qui meurent sous le poids du stress, du manque d’encadrement, d’écoute, de considération, d’humanité et que l’on sacrifie sur l’autel des objectifs financiers de plus en plus lourds. Aujourd’hui, je veux rendre hommage à une profession toute entière qui est en souffrance et dont personne ne voit les morts et n’entend les larmes et les cris. Ce lundi 6 février je ne travaille pas. J’ai décidé que j’écrirais aux familles des victimes, pour leur dire ma peine mais surtout pour leur présenter mes très sincères condoléances et leur assurer qu’ils ne sont pas seuls et qu’ils ne sont pas responsables de ces drames humains mais que c’est bien le système de santé actuel qui l’est . Aujourd’hui, je ne travaille pas. Et encore une fois, j’écris que notre profession a besoin d’aide.

Peggy, auteure du blog "Les petites histoires de Mlle Peggy",

https://www.facebook.com/Les-petites-histoires-de-Mlle-Peggy-563008933815238/?fref=ts

 

À tous les membres du gouvernement :  Nous sommes aujourd'hui environ 600 000 infirmiers en souffrance, 600 000 infirmiers maltraités, 600 000 infirmiers qui n'attendent que votre soutien.
Aux patients, aux familles, à tous ceux qui, un jour ou l'autre, auront besoin d'un infirmier : Nous avons plus que jamais besoin de vous pour préserver la qualité de nos soins. Nous avons besoin de vos voix pour nous faire entendre.
À toi qui lis ce manifeste : Nous avons besoin de ta signature pour enfin être entendus !

Myriam, Corinne, Peggy,
trois  infirmières parmi 600 000 ...


Pour signer, c'est par ici :

 

 

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maman est en blouse blanche 08/02/2017 16:23

Je l'ai signé avec l'espoir que le prochain ne soit pas un de mes collègues vu la conjoncture...