Journal de re-bord semaine 5

Publié le par La petite infirmière

Journal de re-bord semaine 5

Jour 34

 

Aujourd’hui, alors que c’était prévu pour plus tard dans le mois de décembre mais que l’on s’ennuyait ferme, on a décidé mes deux miss et moi de faire le sapin de noël ! En fin d’aprem, suis allée au fond du grenier chercher les cartons de boules et guirlandes que j’ai mis trois plombes à retrouver. On s’est réunie toutes les trois en « comité spécial noël », avant l’hystérie collective de l’installation des décorations pour décider quelles couleurs on allait choisir cette année. On s’est entendu sur des tons pastels et comme d’habitude les bonnes résolutions sont parties en couille illico-presto. Bibiche voulait absolument mettre les boules rouges parce que « tu comprends c’est la couleur du père noël ». La miss de quinze ans et des poussières défendait des couleurs multicolores parce que «merde, faut de la tolérance ! ». Même moi, j’avoue être sortie du cadre fixé au départ en brandissant deux boules verte et orange de mon enfance en suppliant les filles de les accrocher devant (tant qu’à faire !), que cela nous portera chance etc... Je me suis limite aplatie au sol, embrassant leurs pantoufles alors que ces deux suppôts de Satan me regardaient mi-dégoutées mi-affligées avec l’air de penser que j’étais devenue complètement zinzin. Bref, au bout du compte, le sapin est comme chaque année multicolore, multistyle et surtout bordélique comme on aime en réalité ! Histoire de ne pas gâcher, Bibiche a décoré toute la maison avec le reste de guirlandes, ce qui donne un air de « zezette épouse x »non négligeable ( j’ai même retrouvé une guirlande à moitié dénudée entourant ma lampe de chevet et une sur John Raclette qui n’avait pas l’air plus gêné que ça !). N’empêche qu’après tout cela, vers 19h30, la maison brillait de mille feux, personne n’était douché, une montagne de linge me suppliait de le ranger, je n’avais pas préparé la tournée du lendemain et Bibiche avait comme par hasard oublié de faire les devoirs ! L’esprit de Noël a bon dos certains soirs 😉.

 

Jour 35

 

Depuis deux jours, j’écoute dans ma voiture « d’autres vies que la mienne » d’Emmanuel Carrère. J’adore les livres audio parce que j’adore lire par dessus tout depuis toujours ou presque et que c’est un bon moyen de se motiver pour la tournée. Lorsque la lecture commence, la voix envahie l’habitacle et je suis emportée pour quelques minutes dans l’histoire. Cette fois, c’est une histoire dure où l’auteur raconte des moments de vies d’autres personnes qui ont été percutés par un drame. Comme s’il avait besoin de cela pour réaliser à quel point il était vivant. Ce livre déroutant me fait m’interroger sur le fait d’attendre parfois un événement marquant pour comprendre que la vie file à toute allure et que l’on se doit d’en sauver des bribes. 

En conduisant je pense à mon métier qui est, il faut bien l’avouer, un métier difficile. Souvent, lorsque la journée tire sur les guibolles, je me dis que je serais mieux à faire autre chose, quelque chose de plus léger. Et puis, je réfléchis à tout ça et je change d’avis la plupart du temps. Ce métier qui me trimballe de la vie à la mort, de la souffrance à l’espoir est aussi la source qui fait que j’ai l’impression de vivre le moment présent. Pas comme un truc de dingue qu’il faut vivre à 110 000 %, mais simplement comme quelque chose de naturel sans penser à demain, ni à la semaine prochaine, ni à dans dix ans. C’est difficile surtout les jours où tout va de travers mais je fais tout mon possible pour y arriver et ce, même si j’ai réalisé (parce que mes grands sont devenus tellement grands) que l’enfance ne dure qu’une fraction de seconde. Voilà, je ne vais pas vous dire : « allez y, vivez à fond le moment présent ! » , parce que je n’arrive pas toujours à le faire moi-même à cause de toutes les contraintes quotidiennes et de bien d’autres choses, mais je sais que comme moi, vous essayez sûrement et c’est cela le plus important ❤️

 

Jour 36

 

Ce matin, alors que j’arpentais les routes et les chemins à la recherche de mon prochain patient, je me suis dit que ce nouveau patient habitait vraiment loin et que je n’étais pas, mais alors pas du tout en avance. Je calculais mentalement tout en cherchant la maison, combien de temps il me faudrait pour faire la prise de sang puis pour repartir vers le patient suivant. Je marmonnais que c’était vraiment une matinée de crotte, que bon Dieu, mais où était cette foutue maison etc... Et puis, je l’ai vu. Il était au portail et m’a fait un signe de la main. J’ai trouvé que c’était un bon début, quelqu’un qui vous fait un signe de la main. Il m’a tout de suite demandé si je n’avais pas peiné à trouver et s’est présenté presque immédiatement après. Il s’est présenté en souriant et sans le covidmachinbidule nous aurions échanger une franche poignée de main. Sa maison lui ressemblait, à la fois chaleureuse et naturelle. Il m’a proposé un café que j’ai décliné, à cause du masque et du reste. Il s’est installé dans un fauteuil moelleux et nous avons discuté tout le long du soin comme si nous nous connaissions depuis longtemps. La conversation s’est prolongée jusqu’à la porte et je me suis dit l’espace d’un instant que je resterais bien dans cette maison douillette avec ce monsieur aussi chaleureux qu’un chocolat après une ballade dans un froid glacial. J’avais envie de prolonger cet instant suspendu que l’on rencontre parfois au détour d’une tournée et qui nous permet de recharger les batteries et de continuer notre route. 

 

Jour 37

 

Ce matin comme je suis de repos ce week-end et que tout le monde chez moi est en repos aussi (ce qui n’arrive jamais le samedi (infirmière + commerçant = saturday working)), j’ai eu forcément du mal à me lever. J’ai dit quinze fois : « allez, je me lève ! », mais je restais à faire la larve coincée dans un rouleau de printemps. Lorsque l’énergie a été suffisante pour que mon corps puisse bouger, une espèce de grosse chose blanche s’est précipitée sur moi. Il courrait comme un dératé et a tenté un de ces sauts dont seuls les chiens sveltes ont le secret et s’est lamentablement écrasé sur mes jambes. Tous les joueurs de handball vous diront que se prendre une balle de vingt-huit kilos lancée à vive allure (bon d’accord, à allure moyenne) dans les mollets, ça fait mal. J’ai donc grondé la bête à voix basse (parce que tout le monde dormait) tout en lui faisant des caresses (ce qui, j’avoue n’est pas vraiment compatible mais on s’en fout parce que caresser ses plis est une des choses les plus agréables au monde !). Après tout ça et après l’avoir sorti faire sa pissette (enfin d’avoir mollement ouvert la porte pour qu’il sorte faire sa pissette) et lui avoir donné à manger (pour John Raclette les croquettes c’est la vie !), je me suis installée à mon bureau (qui est en fait la table du salon) pour écrire un peu en me disant que j’avais une bonne heure de calme devant moi coincée entre le calendrier de l’avent et le dessous de plat en rondin de bois (j’avoue : j’ai acheté ce truc à Maison du Monde alors qu’il y a du bois tout autour de la mienne de maison !). Cela faisait quoi à peine cinq minutes que j’étais installée (en gros le temps que ce p..... d’ordi veuille bien s’allumer !), que j’ai entendu le grincement d’une porte et une petite voix fatiguée qui murmurait « salut m’man ! ». Elle s’était pourtant couchée tard car voulait absolument savoir qui avait gagné Koh-Lanta (pour elle Koh-Lanta, c’est une religion et rater la finale, c’est comme ne pas ouvrir ses cadeaux le matin de Noël mais juste rester planter devant !). Je lui ai demandé si elle n’était pas trop fatiguée et si elle ne voulait pas (tant qu’à faire) se recoucher à côté de son père, mais elle m’a répondu du tac au tac qu’elle préférait rester à côté de moi ! Du coup, comme elle m’interrompait toutes les dix secondes (« hé tu sais m’man.../ l’autre jour.../ y’a machine à l’école qui m’a dit.... »), j’ai laissé tomber l’écriture. On a discuté de ce qu’on allait faire là tout de suite et on a décidé de se faire un p’tit dej toutes les deux (sans oublier John Raclette qui léchait lamentablement tout ce qui tombait par terre !). 

 

Ps : sans spoiler qui que ce soit : celui qui a gagné Koh Lanta n’est pas du même sexe que Batman, Spiderman, Ironman ou votre voisin Jean Pierre ...

 

Jour 38

 

Ici, on joue à des jeux de société comme on respire. Avec les filles on adore les jeux à questions (j’avoue : on se croit un peu à Question pour un champion : « je suis, je suis, je suis... ») et avec Bibiche on joue régulièrement à tout un tas de jeux allant du Lynx à la bonne paye en passant par le Monopoly junior. Avec l’ado de presque dix-sept ans, concernant les jeux, on respire beaucoup moins ! ( ce qui est dingue car c’était de loin le plus accro des trois il n’y a pas si longtemps ! Le genre qui lâchait tout pour une partie de « Hôtel » !). Il faut admettre que son oxygène à lui ce sont ses potes, son portable, sa console et bien moins faire des jeux de société avec sa mère. J’avoue que l’inverse (même si mon cœur de mère aurait été flattée) m’aurait quelque peu inquiétée ! Enfin hier, en fin d’aprem, il s’est produit un truc de fou : alors que l’on jouait Bibiche, mon colonel en chef et moi à tour de rôle aux échecs, l’ado m’a proposé de faire une partie. J’ai failli tombé de ma chaise et j’ai balbutié « oui » comme s’il m’avait annoncé qu’il m’offrait un diamant de 18 carats. On s’est installé face à face et j’ai passé le plus clair de la partie à le regarder en lousedé (de toutes façons j’ai du mal à me concentrer aux échecs !). Il m’a battu à plate couture mais pas aussi rapidement que ça tout de même ! Oui parce que mon objectif ce n’était pas de gagner (même si j’avais voulu je suis une bille et lui se débrouille plutôt bien) mais de prolonger ce moment avec lui. Un ado ça passe beaucoup de temps dans sa chambre, ça aime pas trop discuter surtout avec sa mère qui pose 110000 questions à la minute, ça aime qu’on le laisse tranquille et qu’on ne lui casse pas trop les couilles, alors réussir à faire une partie d’échec avec lui, c’est comme pouvoir l’emmener dans un magasin de déco  (ce qu’il déteste le plus au monde) ! À la fin, on a même parlé ensemble de la partie (whaouh !). J’ai fini par dire que je n’avais pas été si ridicule et mon sale gosse m’a rappelé  (l’air de rien) que je ne lui avais pris qu’un fou (un fou, c’est déjà pas mal !). Alors qu’il remontait dans sa grotte, je lui ai demandé si demain on ferait la revanche et ô miracle, du fin fond de sa tanière, je l’ai entendu me répondre : « ouais pourquoi pas ! ». Yeeeesssss ! 

 

Jour 39

 

-Vous pensez qu’on va être déconfiné pour Noël ? 

Il m’a dit cela alors que je préparais sa perfusion et que le journaliste brandissait sur BFM des chiffres pas très réjouissants.

-je ne sais pas. Ici, cela semble plus calme mais franchement je ne sais pas. 

Je ne savais pas vraiment quoi dire d’autre parce que l’on marchait dans le brouillard depuis un bon moment déjà.

-Vous aviez prévu quelque chose pour Noël ? Lui ai-je demandé en branchant la perfusion. 

-Mes enfants doivent venir, enfin si c’est possible. C’est surtout les petits enfants qui manquent parce qu’on ne les a pas vus depuis des mois.

Il a dit cela le regard posé sur le journaliste qui était maintenant en très gros plan et qui parlait toujours de chiffres, de distanciation, de masques 

mais pas de sentiments ni de manque de ne pas voir les siens ni même de la mélancolie d’être seul pour certains.

Le monsieur a rajouté qu’il comprenait que c’était pour faire attention parce que sa femme et lui étaient âgés, mais cela m’a serré le cœur que ce merdier lui fasse dire cela. Que vu que tout semblait se jouer sur des chiffres, la bûche de Noël risquait fort d’avoir un goût amer  pour beaucoup de grands-parents cette année...

 

Jour 40

 

J’ai parfois l’impression que notre métier est aussi mal connu que le plus méconnu des romans Harlequin et c’est peu dire ! Je m’en suis rendue compte pas plus tard que ce matin alors que je faisais l’étoile de mer. Petite précision : faire l’étoile de mer ne signifie (hélas) pas : rester avachie au milieu de mon lit douillet mais plutôt déambuler de routes goudronnées en chemins boueux sur des kilomètres faisant une espèce d’étoile autour du cabinet ! Ça a été d’abord ce monsieur qui m’a demandé gentiment si cela n’avait pas fait été trop dur de me lever pour venir lui faire sa prise de sang alors qu’il était déjà 8h passé . Je lui ai précisé en rigolant que j’étais debout depuis deux bonnes heures et que j’avais déjà cinq voire six prises de sang à mon actif. « Ah bon, ben dis donc je ne pensais pas que vous commenciez si tôt », qu’il m’a répondu.

C’est cette dame qui a appelé à plus de 20h hier soir pour demander une prise de sang pour le lendemain parce qu’elle avait rendez-vous chez le médecin, qu’elle avait complètement oublié le dit rendez-vous mais qu’elle ne pouvait me recevoir qu’entre 8h et 8h30 parce qu’après, elle avait prévu d’aller faire ses courses ! Je l’ai informée qu’aux vues du nombre déjà prévu entre 8-8h30 ce serait soit avant soit après parce que même si j’arrivais (la plupart du temps) à faire plusieurs choses en même temps, me dédoubler  n’en faisait pas encore partie (bon ça, je ne lui ai pas dit). 

C’est cette autre dame qui me disait que pour nous les infirmières libérales c’était plus facile parce qu’au moins on était au grand air et non enfermées dans un service (oui certes mais le grand air l’hiver à 20h30, on s’en passerait bien). 

Oui notre métier semble parfois bien mal connu et l’on peut s’en rendre compte au fil de nos tournées, mais ne faudra-t-il pas simplement en parler au gré des maisons (sans tout raconter bien sûr) pour que ceux que l’on visite comprennent mieux ce qui fait que notre métier est un métier quand même bien difficile ?

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article