La promenade.

Publié le par La petite infirmière

La promenade.

Elle s'en va chercher son pain tous les matins. Je la vois en passant en voiture, lorsque je fais ma tournée. Elle remonte la grande rue, à petits pas avec son cabas sous le bras. Toujours le cabas et toujours à la même heure. Elle s'arrête à la boulangerie puis monte un peu plus haut jusqu'à la charcuterie. C'est une petite dame âgée avec le regard concentré sur le sol et sur rien d'autre. Elle ne parle à personne. Elle marche, c'est tout. Parfois, je la croise un peu plus tard sur le chemin du retour, la baguette dépassant du panier à provisions. Tous les jours, lorsque je traverse le village, elle est là. Je lui fais un signe de la main. Elle lève la tête un bref instant, puis son regard se perd à nouveau. J'ai souvent envie de m'arrêter pour lui demander si elle a besoin que je la dépose quelque part mais je n'ose pas la déranger. Je ne sais même pas où elle habite, alors que je connais le village comme ma poche. Au coin de la rue, elle semble se volatiliser. Je me demande parfois, si elle existe vraiment. Je l'imagine chez elle, installée à sa table mangeant le steak acheté un peu plus tôt, seule dans sa cuisine toute grise ou dans une grande maison bourgeoise où elle retrouve après les courses son mari qui l'attend pour déjeuner. 

Elle est pour moi l'inconnue du matin, la dame mystère pour laquelle j'imagine mille et une vies. Que fera-t-elle lorsque la boulangerie fermera ses portes, faute de repreneur ? Où ira-t-elle ? Continuera-t-elle à sortir ? Elle restera peut-être cloîtrée chez elle, les volets désespérément fermés parce que seule sa sortie du matin la maintenait en forme. Une promenade comme un rituel, comme une bouffée de vie. 

Un jour, je ne la verrai peut-être plus. Je n'aurai plus la présence rassurante de mon inconnue plus si inconnue que cela. J'aurai à ce moment, perdu moi aussi un repère. Elle aura disparu comme on tourne au coin d'une rue. En attendant, je la croise tous les matins, son cabas sous le bras, allant chercher son pain et son morceau de viande. Si elle est seule (ou même si elle ne l'est pas), cette promenade quotidienne est un moyen de s'aérer, de garder le contact avec le monde extérieur. Voir cette petite dame tous les jours me rappelle que la vie est aussi une lutte, une lutte quotidienne contre la morosité et la solitude. Un jour, je prendrai mon courage à deux mains, je m'arrêterai à son niveau, j'ouvrirai ma fenêtre et je la remercierai de faire sa marche matinale, comme un pied-de-nez à sa vieillesse à elle mais aussi à la vieillesse en général. Je le ferai avant qu'elle ne soit plus là, avant qu'elle disparaisse elle aussi comme une ombre qui s'évapore au coin d'une rue....

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