Journal de re-bord semaine 2

Publié le par La petite infirmière

Journal de re-bord semaine 2

Jour 9

 

Journée calme à la maison, sans réveil , sans speed, sans contrainte. Je n’ai pas allumé la radio ni regardé les fils qui me relient aux réseaux sociaux. On a quand même  parlé un peu de la semaine car mes deux lycéens ne vont pas en cours lundi. C’est leur semaine « télétravail ». Enfin si l’on peut dire parce qu’à moins de se dédoubler, je ne vois pas comment les profs vont en même temps être en cours et préparer les cours. À ce propos,  j’ai dit à l’ado premier qu’il fallait oublier les grasses mat’ et les soirées consoles à gogo et se mettre à bosser sérieux parce qu’il y avait le bac cette année. Je lui ai dit cela sans pincettes ni enrubannage moelleux et lui pas plus impressionné que cela par sa miss Ratched de mère m’a demandé calmement pourquoi je lui prenais la tête alors qu’il avait une bonne moyenne. Je me suis trouvée conne parce qu’il avait quand même un peu raison l’animal ! Alors pour ne pas perdre la face je l’ai menacé de toutes les punitions possibles (avec bien sûr en premier « couper le wifi » (mais bon c’est quand même chiant pour tout le monde) puis « passer sa ps4 par la fenêtre » (mais suis en train de finir la saison 9 de TWD sur netflix donc chiant aussi !) et même de le mettre au coin et le priver de Danette (enfin cela je l’ai pensé mais ne lui ai pas dit !) puis on s’est marré parce que ce que je balançais devenait de plus en plus vaseux. J’ai fini par un « non mais sérieux, faudra t’y mettre ! ». 

-mais oui, m’man suis pas débile !

Faites des gosses qu’il disait !

 

Jour 10

 

En prenant la tournée lorsque ma collègue m’a appelée, j’ai senti le stress monter d’un cran parce que la journée de demain, aux vues du nombre de rendez-vous, risque d’être tendue du slip, et la journée de mardi aussi d’ailleurs... Au fur et à mesure que je notais les noms et les soins, sans prévenir, une idée désagréable m’a traversée l’esprit : je n’allais pas y arriver ! Cela n’a duré que le temps d’un battement de cils, mais quand même ! Je suis infirmière depuis vingt ans et cela fait un sacré bail que je ne me suis pas sentie si engloutie par les soins. La période est vraiment étrange, tout semble mélangé dans un foutoir énorme.

En libéral, nous faisons notre possible pour assurer les soins, nous faisons le lien pour gérer ceux qui ne peuvent se rendre à l’hôpital, alors quand on me demande si je vais aller aider dans les services, je réponds que non, pas pour l’instant, que ce n’est pas prévu parce que pour l’instant, avec mes collègues on gère tant bien que mal les tournées en essayant de ne pas se noyer, en faisant en sorte de se protéger, de protéger nos patients tout en assurant notre travail. 

 

Jour 11

 

Levé aux aurores et même avant (c’est pas humain, une heure pareille !),

Démarrage sur les chapeaux de roues  (c’est le cas de le dire),

Enchaînement des soins telle une gymnaste russe multipliant les sauts périlleux (le justaucorps en moins),

Greffe du téléphone directement sur l’oreille car ce con n’arrête pas de sonner,

Retour à 13h30 pour grignotage rapide (faut bien remplir la bête !!!) puis aller-retour au garage pour la vidange de Simone (en voiture, Simone !) et éviter ainsi de laisser le moteur sur la route !,

Crochet rapide par la sortie de l’école et posage en douceur (comme le Faucon Millenium) de mini-hobbit devant la porte. Les grands jouent les nounous, demi-classe oblige (à ce propos : pas de nouvelles des cours en distanciel pour le moment !),

Reprise de la tournée (la gymnaste russe et ses pirouettes !),

Retour dans la nuit noire et obscure (« Isabelle s’est cognée contre les murs » 🎶),

Une soupe et au lit (enfin au lit au lit, il faut que la digestion se fasse donc entre la soupe et l’oreiller, un p’tit épisode d’une nouvelle série Netflix (tiens, ça me donne envie de me mettre aux échecs !) pour se vider la tête !)

I love le lundi !

 

Jour 12

 

Ce soir, après le boulot, j’ai eu la délicate mission d’aller faire les courses et pas n’importe lesquelles ! Bon ok, il y avait tout le panier habituel (yaourts, fromages, pain, gâteaux, bouffe chat, papier cu etc.), mais en plus, j’avais bien serrée dans ma main une liste longue comme le bras, que je trimballais avec la même attention que si j’avais tenu l’anneau de pouvoir (« un anneau pour les gouverner tous », Gollum et touti quanti...). Demain, s’organise à la maison un concours de pâtisserie géant donc chacun avait inscrit sur ma « précieuse » liste tous les ingrédients nécessaires à la réalisation de ganaches, crèmes et pâtes en tous genres ! J’ai donc arpenté les rayons en mode killeuse (genre regard de sniper pour repérer les articles), la liste en main, en me demandant : 1) si on était bien en confinement à la vue du nombre de personnes dans le supermarché ? (et après on ferme les petits commerces !) 2) si des noix de pécan c’était si différent des noix tout court ? parce qu’impossible de mettre la main dessus... 3) si l’air de rien, j’achetais un gâteau tout fait, ça allait passer pour le concours ?! Oui parce que, comment dire mon niveau de pâtisserie est loin bien loin des candidats du « meilleur pâtissier », grosso modo à des centaines de milliers de kilomètres ! Pour ma part, je ne serai que l’assistante de Bibiche et je l’ai prévenu que je n’y connaissais strictement rien en ganache montée ! Après conseil de famille avec moultes discussions (faut bien s’occuper !), quelques cris : « non mais c’est bon c’est toujours toi qui décide » (enfant premier)/ « mais n’importe quoi ! »(enfant deuxième)/ « on a qu’à faire le thème automne »(enfant deuxième)/ « automne c’est pourri ! » (enfant premier)/ « moi j’aime bien halloween »(enfant troisième)/ « bon si c’est ça, on fait rien » (enfant deuxième), on s’est décidé  sur le thème du concours (bah oui, y’a toujours un thème sinon ça part dans tous les sens !). Ce sera donc : automne-hiver-avec des citrouilles ! Y’a pire car on aurait pu dévier sur le thème covid pour être dans le mouv’ du moment... Ok... Je sors !

 

Jour 13

 

La cuisine s’est transformée en fourmillière. On a étalé les préparations sur toute la journée avec un planning serré car la pièce est minuscule. Bibiche et moi , on s’y est mis dès le matin. En deux coups de cuillère à pot, on avait préparé nos neuf muffins à la crème de marron (cœur coulant, excusez du peu !). On a mis un temps fou à essayer de faire une ganache montée qui donne un aspect cup cake au gâteau mais comme c’était très moche et dégueulasse, on a tout balancé à la poubelle. On s’est finalement rabattu sur des citrouilles, feuilles et autres machins d’automne en pâte à sucre pour parfaire nos gâteaux. La miss de 15 ans s’est lancée en même temps que nous dans des coques en chocolat avec mousse de clémentine à l’intérieur. Elle n’arrêtait pas de me demander si on faisait comme-ci ou comme-ça et moi, je lui répondais que je n’en savais strictement rien et que le mieux était de faire au feeling. Le feeling a sauvé trois coques sur six, les trois autres ayant l’air d’être passées sous un bus ! La miss de mauvais poil a dû se coltiner une deuxième fournée de coques qui heureusement (pour elle, comme pour nous aux vues de son regard noir !) étaient impeccables. Les garçons se sont mis aux fourneaux en fin d’aprem avec chacun un gâteau pour dix personnes (alors que l’on n’est que cinq, John Raclette n’ayant droit à aucune miette. Il est déjà gras comme un petit cochon), le genre qui te passe l’envie de faire une hypo ! On a attendu que tout soit fini pour goûter, délibérer, noter, voter et surtout manger ! Ne reste après tout cela qu’à se coucher avec de la dopamine plein la courge, le bide plein et le sourire au coin des lèvres ...

 

Jour 14

 

Les journées de travail s’enchaînent avec la désagréable sensation d’être dans un stress permanent et de soigner en ayant une chape de plomb sur les épaules (et c’est drôlement lourd à porter). Sans parler de l’impression de frôler l’AVC à chaque instant, tellement tout s’enchaîne à une vitesse folle. Pourtant dans ce ciel bien gris, j’entrevois parfois un coin de bleu. Ce matin, mon coin bleu m’avait donné rendez-vous dans un jardin pour un test pcr. La tournée avait déjà commencé depuis belle lurette, j’avais l’œil cernée et les guiboles HS lorsque je m’habillais pour la énième fois de la journée en tenue de cosmonaute. Alors que je franchissai le portail, j’entendis une voix à l’autre bout du jardin :

-ben, vous êtes chouette comme ça ! 

Je sais c’est con, mais cela m’a fait marrer de voir la tête mi-effrayée mi-amusée du monsieur qui me regardait alors que j’avançais dans le jardin tel Neil Amstrong posant un premier pied sur la lune ! Il s’est marré aussi et cela a sacrément détendu l’atmosphère, comme si un coin de ciel bleu avait instantanément montré le bout de son nez et avait repoussé l’espace d’un instant le ciel gris des jours tristes...

 

Jour 15

 

L’enseignement à distance ou comment faire de l’espagnol un vendredi soir et ne paner que dalle.

-M’man, on pourra faire l’espagnol en fin d’aprem ?

-L’espaquoi ? Heu, voui si tu veux ! Ai-je répondu en essayant de me souvenir de la dernière fois où j’avais traduit un texte en espagnol (c’était il y a très très longtemps !).

Alors, après la balade de John Raclette (faut bien qu’il se dépense un peu ce gros patapouf), on a attaqué le fameux texte qui parlait du Día de los muertos. J’avoue que Google traduction nous a bien aidé, enfin surtout moi ! J’ai essayé de faire un enregistrement vocale des mots espagnols que l’on ne comprenait pas, mais j’ai vite laissé la miss s’occupait de cela car le traducteur ne comprenait rien de ce que je disais et inscrivait n’importe quoi, tellement mon accent était pourri ! Au bout d’un moment, j’ai lâché l’affaire et j’ai surfé discrètement sur mon portable en faisant croire que je réfléchissais aux questions posées. Je me suis évidemment fait griller et la miss m’a sorti de ma rêverie avec un « M’man, tu m’écoutes ?! » qui aurait réveiller un mort du Dia de je sais plus quoi !

Bref, tout ça pour dire que l’école à distance pour les enfants c’est bien, mais c’est surtout bien quand je n’ai pas besoin de les aider 😉. Trêve de plaisanterie, demain, j’enchaîne sur une série de trois jours de boulot intense et ma motivation est proche du centre de la terre, enterrée très très profondément de la surface du globe ! Alors, quand le réveil va sonner, je vais puiser tout au fond de ma carcasse (et de mon coussin !) pour trouver la force de démarrer ce week-end de travail !

 

« Sólo es posible avanzar cuando se mira lejos. Solo cabe progresar cuando se piensa en grande ».

José Ortega y Gasset

 

Jour 16

 

Cet aprem, entre deux tournées alors que j’aurais pu faire un milliard de trucs super intéressants comme prendre un bain, regarder Seven pour la vingtième fois, faire le lézard au soleil, apprendre à Bibiche à jouer aux échecs (viens de finir « le jeu de la dame »),  j’ai passé un temps fou à tenter de commander des charlottes et des surchaussures jetables sur internet. J’ai écumé bon nombre de sites médicaux (et même Amazon, c’est dire à quel point j’étais désespérée !) pour trouver les raretés du moment à des prix abordables et avec des dates de livraison qui ne dépassent par les fêtes de Noël ! Oui, parce qu’en ce moment, c’est franchement la foire d’empoigne des prix du matériel jetable. Il y a tout les tarifs, de l’à peu près correct (je dis bien à peu près) mais souvent avec des délais à rallonge à des prix complètements délirants ! Au bout d’un long, très long moment, j’ai enfin dégoté des surchaussures et des charlottes à un tarif double voire triple du prix habituel (j’entends par là : hors covidmachinbidule) ! Et, c’est comme cela pour tout le matériel : blouses, gants, manchettes jetables etc. Un sacré budget pour un minimum de protection. C’est à se demander si dans les hautes sphères, on ne voulait pas démonter la médecine de ville ! En tout cas la négliger, ça c’est certain. Parce que l’on veut bien travailler, soigner, prendre en charge, mais que l’on nous donne les moyens de le faire ! Bon, vais me calmer en retournant bosser avec ma blouse Amazon, mes gants c-discount  et la vague impression que l’on nous prend un peu pour des cons !

 

Jour 17

 

Dimanche 6h30,

Ouvrir les yeux bien avant la sonnerie du réveil,

Sortir doucement du lit en faisant attention de ne pas réveiller celui qui dort à côté et celle qui s’est introduit à petits pas durant la nuit et s’est installée au bord du lit sans que l’on s’en aperçoive,

Se préparer rapidement et, comme toujours se maquiller les yeux, 

Boire un café en même temps dans la salle de bain,

Sortir John Raclette en le faisant rouler de son couffin (quel tonneau ce chien !),

Donner à manger au chat qui miaule derrière la fenêtre, 

Prendre son portable, son agenda, ses clés, un truc à grignoter, 

Se fondre dans la nuit en fixant son regard sur les lumières de la voiture garée au loin,

Allumer la radio, l’éteindre pour mettre une distance entre le monde et ce moment,

Démarrer en vérifiant que rien n’a été oublié,

Braver l’obscurité et la fraîcheur du petit matin,

Se sentir un peu seule mais penser à tous ceux qui vont travailler au même moment,

Se dire que le dimanche cela n’est pas fait pour cela, mais y aller quand même... parce que c’est comme ça...

 

Jour 18

 

Dernier jour de travail de la série. La journée fut loooongue. J’ai fait un nombre de pas inimaginables ; dit je ne sais combien de « bonjour » ; mis plusieurs paires de gants, plusieurs blouses, plusieurs tenues complètes de voyage spacial ; me suis frottée régulièrement derrière les oreilles à cause du masque qui à force blesse les chairs ; suis montée et descendue beaucoup de fois de voiture ; ai désinfectée à plusieurs reprises mon volant, levier de vitesse etc. avec des lingettes pas très écolos mais bien pratiques ; ai souvent souri derrière mon masque ; ai entendu que « ça y est, on avait trouvé un vaccin ! » puis aussi « on est tranquille maintenant, le pic est passé, c’est aux infos, ils l’ont dit » ; ai pensé à chaque fois que « faut pas s’emballer ! ( à propos du vaccin) », que tout ça manque de recul, que : « qu’est-ce qu’ils sont forts pour prédire la date exacte du pic de l’épidémie ?! » ; ai répondu aussi quelque fois que « non, je ne savais pas combien de personnes étaient positives dans le coin ! » ; ai éteint fréquemment la radio à cause de ce qui se disait en boucle sans oublier le bourrage de crâne anxiogène ; ai emprunté les mêmes routes, mêmes chemins à maintes reprises en roulant parfois trop vite ; me suis sentie plusieurs fois : motivée puis fatiguée puis re-motivée puis agacée puis calmée puis re-agacée puis de nouveau sereine (multi-facettes quoi !) ; ai discuté de la merdasse ambiante sur le pas de nombreuses portes ; ai demandé souvent si ça allait, si tout ça n’était pas trop long... en écoutant la détresse derrière les « on fait avec », « y’a pas le choix », « c’est une sale période, vous savez »... Bref j’ai bossé un lundi.

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