Journal de re-bord semaine 4

Publié le par La petite infirmière

Journal de re-bord semaine 4

Jour 27

 

Hier soir, on était tous rassemblé devant le Président à 20h pétantes ! On était installé comme lui, les deux bras posés sur la table basse du salon, le regard bien droit, la mine grave (bon ok avec des chip’s, deux bières et trois limonades en plus !) et on attendait qu’il crache le morceau. Parce que c’est cela que l’on a l’impression de faire : attendre qu’un seul homme décide de ce que l’on pourra faire ou non. J’ai immédiatement regardé Bibiche qui jouait un peu plus loin avec ses playmobils. Elle les faisait bouger, parler, abandonnant certains, préférant d’autres plus jolis et mieux habillés, mettant de côté les sans-cheveux parce que selon elle, ceux-là sont trop moches. Je l’ai observée un bon moment et je me suis dit que l’on était un peu comme des playmobils qu’un homme (ou une poignée d’hommes) faisait bouger. Je me suis dit cela et je n’ai plus eu la force ni l’envie d’écouter quoi que ce soit de ce qu’il disait...Alors, je me suis levée du canapé et suis allée jouer avec elle...

 

Jour 28

 

Aujourd’hui, je voudrais parler d’une profession sans laquelle les infirmiers seraient comme des âmes esseulées, déambulants dans les couloirs des services (ça fait flipper, non ?). Une profession à la fois différente et complémentaire (un genre de Yin et de Yan ou de pile et face). Une profession sans qui travailler n’aurait pas la même saveur et qui me manque en libéral. Je parle bien sûr des aides-soignants parce qu’aujourd’hui c’est leur jour (enfin officiellement parce que cette histoire de jour dédié est un peu étrange quand même, à quand la journée des fans de « modern family » qui en rentrant du boulot font l’étoile de mer sur leur canapé en jogging déchiré et sweat large ? (Omg, mais c’est moi ça !)). Bref, tout ça pour dire « Happy day les aides-soignants », sans vous on ne serait que le Batman sans son Robin (ou le Robin sans son Batman), le Starsky sans son Hutch, le Luke Skywalker sans sa princesse Leia, le Will sans Carlton (Prince of Bel Air), le Walter White sans Jesse Pinkman. Et que font tous ces personnages sans leurs doubles ? Hé bien, rien, nada, que tchi, walou ! 

Pour ma part, j’ai eu lorsque je travaillais en hospitalier quelques duos mémorables qui me manquent aujourd’hui. J’y pense parfois lorsque je suis en galère et que je n’ai personne qui, en face de moi me regarde de façon bienveillante en ayant l’air de dire « t’inquiète ma poule ensemble on va y arriver ». Parce que c’est cela le duo infirmier/aide-soignant, mettre en commun ses savoirs et expériences pour aller plus loin...

 

Jour 29 

 

Je ne sais pas si cela vous arrive (j’espère sincèrement ne pas être la seule dans ce cas), mais j’ai pour ma part une légère tendance à m’éparpiller l’esprit. Je ne parle pas de trous de mémoire complets (heureusement vous me direz !), non simplement d’un oubli temporaire lorsque je passe d’une activité à l’autre (ce qui arrive assez souvent). Prenons un exemple concret : lorsque je range la maison, je suis en train de faire la poussière/passer l’aspi ou plier le linge (au choix, pas les trois en même temps) et mon regard se pose sur des jouets éparpillés en plein milieu du salon donc, réaction :  je vais les ranger dans la chambre de Bibiche (jusque-là tout est normal). En entrant,  je vois que celle-ci ressemble à une scène de guerre donc alors même que je sais pertinemment que ce n’est pas comme cela que la miss va ranger, je me mets à ramasser et à tout remettre en ordre (plus par précaution qu’autre chose, pour qu’il n’y ait ni jambe cassée ni pied perforé par un légo si quelqu’un a l’idée soudaine d’entrer précipitamment dans sa chambre !) et ainsi de suite... Du coup : 1) je ne sais plus ce que je faisais au départ 2) je m’exclame « mais non ! Il n’est pas déjà cette heure-là ! » 3) je m’inquiète pour ma santé mentale 😉. 

Tout cela pour dire que, comme je suis quand même bien consciente du problème, je fais tout mon possible pour rester concentrée pendant la tournée. D’ailleurs maintenant, lorsque je croise un patient à la pharmacie qui me demande une prise de sang pour le lendemain (et que je n’ai rien pour noter), j’ai, depuis peu, instauré une nouvelle méthode pour ne pas perdre le fil : je répète « prise de sang », « prise de sang », « prise de sang » jusqu’à avoir mis la main sur mon agenda (généralement placé sur le siège passager de ma voiture, sauf exceptions routières lorsqu’un freinage un peu brusque l’a fait basculer sous le siège !) ! N’empêche que cela marche ! Enfin, il ne faut bien sûr croiser personne en chemin parce que c’est quand même bizarre une meuf en tenue de soin qui répète « prise de sang, prise de sang, prise de sang... » d’un air concentré !

 

Jour 30

 

Marcher le long du chemin.

Sentir le vent s’engouffrer au plus profond de mes os.

Lever la tête pour regarder le soleil au loin qui apparaît.

Écouter les bruits du matin en se concentrant sur le chant timide d’un oiseau.

Presser le pas car le froid commence à se faire sentir.

Expirer et inspirer dans mon masque en le gonflant puis dégonflant au rythme de mes respirations. 

Ressentir le poids de ma valise sur mon avant-bras.

Passer le portillon.

Examiner d’un coin d’œil le jardin qui se réveille doucement.

Me concentrer sur la lumière pâle de l’éclairage extérieur.

Fixer mon regard sur l’intérieur de la maison qui scintille par la porte vitrée.

Monter les quelques marches en regardant bien où je mets les pieds.

Frapper légèrement à la porte et entrer sans attendre de réponse.

Pénétrer à l’intérieur de la maison et traverser le couloir.

Tourner à gauche et arriver dans le salon.

Dire bonjour et sourire derrière mon masque. 

Discuter avec le monsieur qui s’installe pour sa piqûre quotidienne.

Finalement même si le soleil est à peine levé, s’il fait froid, si pendant ce week-end d’autres sont confortablement installés sous la couette, être contente d’être là ...

 

Jour 31

 

Un dimanche de novembre c’est quoi ? Le rêve vs la réalité .

Cela peut être dans tes rêves : 

-Un jour où tu peux rester cocooner sous la couette jusqu’à tard dans l’après-midi sans te soucier de quoi que ce soit.

-Un jour où tu peux partir faire une longue ballade d’automne, bras dessus-bras dessous avec ton amoureux habillés dans des tons orangés (ben oui, c’est l’automne merde !), avec une grosse écharpe toute douce, en t’émerveillant  devant la beauté des feuilles.

-Un jour où, avec tes enfants (si si même les ados!) tu décides de fabriquer de magnifiques décorations de noël avec des bouts de trucs dont personne ne se sert.

-Un jour où tu prépares le plus merveilleux gâteau au chocolat, que tu présentes à ta famille en te retournant comme par magie « tin din » et qu’eux s’exclament la bouche en cœur : « huuummm, délicieuuuux » sous un tonnerre d’applaudissements.

-Un jour où, inspirée comme jamais, tu réussies en un après-midi à écrire deux romans et trois recueils de poésie.... 

Hé ho ! On se réveille ! (Là c’est la version réalité !) :

-Un dimanche de novembre, c’est aujourd’hui un jour de boulot et ma vieille, va falloir te bouger car faut repartir bosser !!!! 

 

Jour 32

 

« Hé bien, vous êtes en retard ! » qu’il m’a dit lorsque je passai le pas de sa porte.  

Derrière ces mots, il y a deux mondes : le monde de celui qui attend et notre monde de soignants. Les deux ne sont pas incompatibles, mais ils doivent s’équilibrer l’un avec l’autre, pour que le monde de celui qui attend, cloué sur place par la maladie cohabite avec celui du soignant qui tente tant bien que mal de faire son maximum en un minimum de temps. En sortant de chez lui,  j’étais passablement agacée par cette réflexion qui m’avait piquée au vif alors que toute la matinée j’avais tenté de rattraper le temps qui filait à une vitesse folle. Je m’étais concentrée sur chaque soin, chaque geste tout en gardant le rythme soutenu de la tournée, ce qui demande une énergie considérable. J’ai continué ma route en grommelant, puis imaginant le monsieur attendant ma venue, je me suis immédiatement radoucie. Mon monde avait tenter de s’opposer au sien, la fatigue de la matinée, le stress m’avait obscurci le regard en ne retenant que la remarque sans prendre en compte le monde qui entourait cette remarque. Dans ce monde, la maladie tenait le premier rôle et tout le quotidien dépendait d’elle. Pour lui aussi son monde (parce que c’était certainement un jour sans) n’avait pas tenu compte du mien, de la difficulté de mon travail, alors qu’un autre jour tout aurait été peut-être différent. En continuant ma route, je me suis surprise à me dire que malgré une tournée plutôt sereine, cela avait été un rendez-vous foireux avec lui, mais je me rassurais en me disant qu’à ma prochaine visite tout serait différent, parce qu’il souffrirait peut-être moins ou parce que je serais plus disponible. Tout ça à cause de ces deux mondes qui doivent cohabiter comme deux planètes qui s’alignent dans le même axe. 

 

Jour 33

 

En naviguant sur les réseaux sociaux alors que je venais de finir une activité aspirateur/serpillière/éponge (ô joie dans mon cœur), je me suis aperçu que la chanteuse Anne Sylvestre revenait sans cesse dans les publications. Je me suis bêtement dit qu’elle devait faire son come back et sortir un coffret de Noël avec ses plus grands tubes (je l’imaginais déjà habillée en mère Noël sur la couverture du coffret), puis j’ai réalisé que lorsque l’on parlait de quelqu’un sur les réseaux, c’était souvent parce qu’il était mort et que ce devait être le cas pour elle aussi. Vous allez me dire que l’on s’en fout d’Anne Sylvestre et ben non, moi je ne m’en fous pas ! Anne Sylvestre c’est un pan de mon enfance, c’est le salon de ma maison quand on grimpait sur le tabouret pour atteindre le tourne-disque, c’est le tapis près de la cheminée où l’on dansait mes soeurs et moi, ce sont des bouts de chanson qui restent gravés tout au fond de ma mémoire, c’est aussi ma mère parce qu’elle m’a fait écouter ses chansons tant de fois, c’est l’enfance des années 80 avec Candy et Goldorak... C’est tout cela et c’est surtout un petit bout d’avant qui meurt avec elle. Quand on est gosse, certaines choses paraissent immuables. C’était mon cas avec Anne Sylvestre, sorte d’Highlander de mon enfance qui me semblait résister au temps qui passe. La dame s’en est allée mais je compte bien continuer à faire vivre ce petit bout d’enfance en faisant découvrir à Bibiche les morceaux que j’aimais : « Bel escalier », « berceuse pour rêver », « comptine aux prénoms »...

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